Carême 2020 : notre lettre de liaison n°35
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Mardi de la 5ème semaine de Carême

Chers amis,

Orgueil, humilité, fierté, pauvreté, mais aussi combats, victoires et défaites... ce jeûne en est rempli ! Heureux celui ou celle qui se rend compte que ses motivations sont mêlées. Car si nous attendons de poser dans cette vie des actes humains chimiquement purs, nous risquons d'attendre encore bien longtemps !
En ce dernier jour du mois de Mars, ne nous posons donc pas trop de questions et vivons cette journée que Dieu nous donne. Par des actes d'amour, d'offrande, de prière, par notre humble pénitence qui dégage des espaces pour la grâce, faisons nôtre ce beau souhait d'Etty Hillesum (1914-1943) : « Je vais t'aider, mon Dieu, à ne pas t'éteindre en moi... ».

P. Pierre AMAR

Sagesse chrétienne

« Un peu plus de jeûne, davantage de solitude et de silence, des moments plus fréquents pour la prière et l’intercession, tous ces gestes extérieurs de l’humilité ne vaudraient rien s’ils n’étaient pas une pédagogie au service de l’humilité du cœur, s’ils ne nous rendaient pas plus pauvres et plus petits devant Dieu. Heureusement, la grâce ne nous le permet pas autrement. S’engager dans un Carême peut, au premier abord, ne pas manquer d’attrait ou même sembler flatteur, mais y durer et y persévérer dans une plus grande séparation avec l’extérieur et dans le recueillement, parfois dans la sécheresse et l’ennui, peut vite apparaître vertigineux, dépassant du tout au tout nos pauvres forces. Ce n’est plus notre corps seul qui souffre alors, c’est notre cœur aussi qui est déchiré (...) C’est dans ce creuset de l’humilité, d’une humilité non pas glorieusement conquise mais péniblement et petitement subie, que nous rejoignons Jésus, ou plutôt que Jésus nous rejoint, au seul endroit où il peut nous rejoindre, lui qui est venu non pour les justes, mais pour les pécheurs. Car c’est bien cette faiblesse-là, la nôtre, et ces péchés-là, les nôtres, qu’il est venu prendre sur lui pour nous les enlever. N’a-t-il pas été crucifié dans la faiblesse, comme le rappelle saint Paul, pour être rendu vivant par la puissance de Dieu » (2 Co 13,4) ? » (extrait de « Jeûne et pénitence » par Dom André Louf, revue Sources Vives, n°108, mars 2003).

La Parole du jour

« Et moi, quand j’aurai été élevé de terre, j’attirerai à moi tous les hommes » (Jean 12, 32).

Entre nous

N'oubliez pas que toutes nos newsletters peuvent être retrouvées sur cette page. Voici aussi deux nouveaux témoignages, dont l'un d'un tout jeune jeûneur !

« Je suis de nature très gourmande, et le jeûne ou l'abstinence me sont vite apparus comme essentiels dans ma vie. Je n'avais jamais eu l'occasion de faire un jeûne longue durée, et je vous remercie pour ça. J'aimerais surtout témoigner des moqueries qui l'accompagnent au quotidien. Avant le confinement, j'avais à subir celles, gentilles mais pleine d'incompréhensions, d'une famille que j'accompagne en aide aux devoirs au Rocher (aide sociale et humaine dans les cités), mais qui ont conduit peu à peu à une ouverture au débat et à l'échange surtout sur la question Ramadan >< Carême. Ils me sont apparus, pour le premier, comme une sorte de 100 m jusqu'à la nuit et, pour le second, comme un marathon jusqu'à Pâques. J'ai aussi les moqueries de mon frère et de ma soeur, à qui je ne peux plus le cacher. Ils me provoquent sur ce sujet-là, soit en mangeant devant moi des bonnes (mais alors des très bonnes choses !), soit en m'imitant d'une manière dévote et ridicule. Au moins, ça les travaille autant que moi puisqu'ils continuent. J'ai plein d'anecdotes qui ont rempli ma mémoire : ma mère, qui a l'habitude de jeûner, ne supporte pas de voir ses fils dans le besoin, aussi triche-t-elle avec mon jeûne, comme en m'achetant des viennoiseries et des pains bios délicieux. Le soir, elle met dans mon assiette une soupe très épaisse et très nourrissante et par conséquent, allégée pour les autres. Elle insiste lourdement à chaque plat pour que j'en prenne au moins un peu. Vous savez, c'est dur à vivre la vie de famille quand on jeûne en confinement ! Dans ma famille, où on mange beaucoup et où les repas prennent facilement une heure rien qu'à table, rester 55 minutes à regarder les autres manger, ça pèse... surtout quand ça constitue nos seules rencontres en famille !
Ce jeûne me permet de clarifier mes désirs. C'est comme si ma conscience était à vif et éclairait beaucoup plus fortement ce qui était judicieux et ce qui était superflu. Ma prière a gagné en intensité, mon travail en efficacité et je commence à recevoir des réponses à mes questions, notamment en ce qui concerne le sens de ma vie. Contrôler mon corps permet de mieux contrôler mon esprit. La petite horloge qui sonnait dans mon ventre à chaque fois qu'elle désirait sa récompense, sonne maintenant à l'infini pour me rappeler pour quoi, ou plutôt pour qui je jeûne, et c'est une grande joie de savoir que l'on donne du sens à nos maigres repas » (C., 18 ans).

« Je suis entré dans ce Carême heureux de le vivre dans ce chemin spirituel de jeûne avec ce lien et cette communauté. J'étais aussi un peu inquiet car je connaissais mon planning professionnel prévisionnel : de nombreuses missions en province, beaucoup de déplacements et de formations. Mais tout se passa bien : je ne partageais pas les repas avec mes clients, mais le temps des repas. J'expliquais ma démarche, un peu ma foi et ce que cela m'apportait en tout simplicité et écoute. Puis les événements sanitaires ont compliqué notre vie. Je vis mon Carême à la maison et donc bien différemment que ce que j'avais anticipé. Je me souviens avec bonheur de ma dernière messe. Messe de semaine à Toulouse dans la chapelle des religieuses de Notre-Dame de la Compassion. Ce Carême extra-ordinaire (hors de l'ordinaire) et notre jeûne nous amènent tant à nous concentrer sur les choses simples, qui sont des bonheurs habituellement pas facilement détectables : cette dernière messe, le son de la cloche le jour de l'Annonciation dans mon village du Vexin où les cloches ne sonnent que trop rarement, la bénédiction du Pape, et les moments que nous passons en famille ayant la chance de ne pas être touchés par les mauvaises nouvelles. Je vis ces bonheurs comme de petites préparations à la joie de Pâques !
Post-scriptum : je rassure I. et son témoignage de dimanche dernier. Après avoir vu une légère perte de poids au début comme l'un des bonheurs de ce jeûne, la balance ne semble plus reconnaître mes efforts quotidiens. Le poids de notre âme compense peut-être nos calories... ? » (D., 48 ans).